jeudi 27 septembre 2007
Le lieu où l'on fait souffrir
mercredi 26 septembre 2007
l'Enfer, c'est tous les jours
Une trentaine de jeunes femmes ont été exploitées par un patron de discothèque et ses acolytes. Prostituées de force, elles étaient également sous-alimentées
C'est un retour au temps de la traite des femmes que l'on a pu vivre hier au Locle. Cinq prévenus comparaissaient devant le Tribunal correctionnel pour avoir exploité sexuellement une trentaine de femmes ou pour avoir facilité leur prostitution. Des femmes, dont une mineure de 17 ans, qui logeaient dans des conditions insalubres, qui travaillaient 7 jours sur7 et qui n'étaient pas payées, ou presque. Le ministère public a requis des peines allant de 3 ans et demi de peine privative de liberté à 120 jours-amendes avec sursis. Le verdict sera rendu aujourd'hui.
Clan de profiteurs
C'est un véritable clan qui a agi entre novembre 2005 et août 2006. Il y avait le chauffeur roumain, le videur albanais, le nettoyeur serbe, le profiteur italien et le patron suisse d'origine albanaise. Ce dernier avait repris en 2003 la gérance de la Pyramide, une célèbre discothèque du Locle. Mais ne payant pas les cotisations sociales de ses «artistes», il perd la patente de la partie cabaret en octobre 2005.
Commence alors une chasse aux filles, qu'il fait venir du Brésil, du Maroc, de Pologne ou de Roumanie. Il se fait aider dans ses recherches par ses acolytes, notamment le chauffeur roumain ou le profiteur italien, ce dernier ayant fait venir sa belle-soeur, déjà prostituée en Slovaquie. Dans ses lettres d'invitation, le patron écrivait par exemple: «Je me réjouis de te faire visiter mon pays.»
Le ton changeait cependant très vite. A leur arrivée, les filles étaient d'abord mises au bar, puis à la danse, enfin poussées à la prostitution. Le piège se refermait alors: le clan les «testait» systématiquement, les menaçait, ne parlant plus d'elles que comme matière première sexuelle.
Une fille par bouteille de champagne consommée
A la Pyramide, puis dans un autre bar du Locle, l'achat d'une bouteille de champagne donnait droit à une fille. La plus jeune avait 17 ans. Résistant un moment, elle a fini par craquer après s'être fait menacer d'un fusil à pompe. Elle est allée rejoindre sa mère et les autres prostituées à la Pyramide. Ces dernières travaillaient de 19h à 4h du matin tous les jours de la semaine, parfois malades, souvent affamées. Ces femmes, grandes absentes du procès, ont toutes été renvoyées dans leur pays, victimes encore une fois de leur statut précaire.
Et le même jour, dans le Matin, sous la plume de Nicolas Jacquier:
Sion, proche du paradis, évite l'enfer
FOOTBALL - COUPE DE L'UEFA SION - GALATASARAY 3-2
Le Stade de Genève a fait le plein d'émotions. Au terme d'un match complètement fou, le club de Tourbillon a obtenu une victoire de prestige. En multipliant les parades, Vailati a été héroïque. Sion privé de deux penalties. Le retour s'annonce chaud, chaud, chaud...
Avant de plonger dans le chaudron du stade Ali Sami Yen, le FC Sion se retrouve ce matin en fragile ballottage favorable. Comment interpréter le score de cette première manche genevoise? D'abord que Sion est déjà parvenu à effacer l'échec de 1997, lorsqu'il avait été humilié à domicile (défaite 4-1 contre ce même Galatasaray).
Les Valaisans ont certes gagné, réussissant à effacer sur la pelouse la différence de 135 millions de francs existant entre les deux clubs; mais ils ont aussi encaissé, revers de la médaille, deux buts qui pourraient s'avérer lourds de conséquence au décompte final. Sion pourra d'autant plus nourrir de regrets qu'il menait 3-0 avant de s'exposer au retour turc non sans avoir été privé de deux penalties évidents: le premier sur Geiger, quand celui-ci s'est retrouvé plaqué dans la surface (63e), le second suite à une main de Song non sanctionnée (73e). A l'inverse, les joueurs de Bigon pourront remercier leur gardien, préservant une victoire qui n'aura tenu qu'à une parade. En multipliant les arrêts décisifs, dont l'un, époustouflant effectué devant Sukur (86e), Vailati a évité le pire, alors même que Galatasaray exprimait toute sa puissance offensive...
Au-delà de cette victoire historique, le football restera toujours extraordinaire. Alors que d'aucuns se demandaient combien Sion encaisserait de but et à quelle sauce il serait dévoré, c'est Galatasaray qui allait commencer par sombrer. 1-0 en entrée, 2-0 comme dans un rêve, 3-0 en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, Sion s'est retrouvé hier soir en état de grâce.
Le réveil turc
Se payant toutes les audaces, le visiteur de Tourbillon allait parfaitement manoeuvrer, bousculant un adversaire ne sachant plus comment il s'appelait. 3-0 après une demi-heure: même dans leurs rêves les plus fous, les Valaisans n'auraient pas réussi à imaginer pareil scénario du bonheur. Le secret? Un Chedli étincelant, un Dominguez décisif, un Obradovic magnifique, un Alioui survolté et un... Galatasaray inexistant.
De 3-0 à 3-2 une mi-temps plus tard, le réveil turc avait sonné entre-temps. Presque logiquement. Quand bien même Dominguez, dans les arrêts de jeu, faillit inscrire le 4-2. «Le terrain a livré le résultat, devait lâcher Alberto Bigon. A 3-0, on a essayé de resserrer notre garde mais il était inévitable que les qualités techniques de Galatasaray allaient finir par s'exprimer. On peut être fier de cette victoire. Sion a prouvé qu'il possédait le niveau des grandes équipes européennes.» Dix ans après le 1-4 de Tourbillon, Il Mister pouvait avoir le sourire. Avant d'envisager le match retour avec un relatif optimisme: «Il n'y a aucun résultat qui permette de voyager à Istanbul avec sérénité. Il n'empêche qu'avec un match nul, on peut se qualifier...» Là-bas aussi, Sion a les moyens d'éviter l'enfer que lui promet déjà Galatasaray.
Et voici encore, pas plus tard qu'hier, mercredi 25 septembre, en Une, de la Tribune de Genève, l'édito de Denis Etienne:
En Birmanie, l’enfer est aux portes du paradis
Jusqu’à la mi-août à Rangoun, seul le calme bruissait. Assise depuis depuis de longues années sous ses confortables dorures, la junte militaire birmane a pensé à l’impensable: augmenter le coût de l’énergie, quintupler les prix du gaz, asphyxier une population dont, pour la majorité, le seuil de pauvreté constitue un pas-de-porte. Au lendemain, ils étaient une poignée à manifester sous l’étouffoir. Pour la dictature, le pari était apparemment réussi. Une armée d’affidés, une administration loyale et des services de renseignements d’une discrète omniprésence allaient lui permettre de faire supporter l’insupportable. Ils étaient donc une poignée à manifester à la mi-août, puis des brassées, et enfin la foule. Hier, plus de cent mille personnes ont défilé à Rangoon et, en miroir, dans plusieurs villes du pays. L’histoire récente, notamment les événements au départ similaires de 1988, laisserait présager de la suite. Attente de l’essoufflement, qui ne vient pas, et au final une brutale répression pour annihiler les velléités de révolte jusqu’à la génération suivante. Mais… Les moines vénérés sont plus actifs que jamais, fer de lance couleur safran qui remue les braises… Le parrain chinois souffle le froid, à l’aube des JO de 2008, désireux de devenir un partenaire plein et respectable de la mondialisation… La junte prend des allures d’orpheline avec une mitraillette usagée. Il est au bord de l’enfer, ce paradis luxuriant pour les touristes. Mais il n’a jamais été aussi proche, en même temps, de cesser d’être infernal pour ses habitants.
traduire dit-il
Brice Catherin*, 24 septembre 2007
Cessez de parler, la guerre menace
Je suis assez frappé, comme beaucoup d’autres, par le gouffre séparant les langues italienne et française. Après lecture de deux extraits des chants de l’Enfer en italien, force est de constater que cette langue, même colorée par un subtil accent français, garde un pathos inhérent à son rythme, son articulation, et surtout au chant de ses voyelles, que le français perd. Je m’excuse d’ors et déjà auprès des éventuels lecteurs de ce blog de livrer une telle lapalissade, mais il me semble important de rappeler cette constatation. Quant au pathos dont je parle, il ne s’agit aucunement d’un pathos lourdingue, mais d’une émotion dont on ressent la troublante justesse non sans un certain étonnement, nous, pauvres francophones habitués à l’objectivité presque clinique de notre phrasé.
J’ignore s’il ne s’agit ici que de pure subjectivité. Je me souviens de cette Chinoise me louant la beauté de la langue française, alors qu’elle trouvait que l’italien en faisait trop… Peut-être n’était-ce que pour coucher avec moi qu’elle fit au français ce compliment. Enfin je dis ça mais en même temps je me suis pris un râteau quand je lui ai proposé de mettre la beauté de ma langue dans sa bouche.
Du coup on en vient à envisager très franchement cette question : le français est-il une langue possible pour jouer (lire, déclamer, chanter…) La Divine Comédie ? Ce texte lu en français peut-il être autre chose qu’un malentendu ? Car, si le langage structure la pensée, comme me le rappelait il y a peu Sigmund lors de l’une de nos interminables conversations téléphoniques nocturnes, la langue, elle, structure l’émotion. A paroles égales, l’émotion ressentie en français sera (serait ?) bien moindre que celle ressentie en italien, qu’on comprenne ou pas ces deux langues. Alors comment rattraper ce handicap ? Faut-il seulement le rattraper ? Et tout ceci n’est pas facilité par la forme poétique du texte, car comme me le rappelait il y a peu Milan lors d’une de nos interminables conversations téléphoniques nocturnes, si la prose peut être traduite de manière équivalente par un utopique traducteur parfait, pour la poésie, on sait d’entrée que c’est foutu d’avance, puisque la poésie ne prend sens que dans sa langue originale. (Pour tout un tas de raisons que j’ai la flemme d’exposer ici.) (D’ailleurs, si vous le savez pas, j’ai pas envie de vous parler. Fermez cette fenêtre, et allez sur des sites de cul.) (Non, je n’ai pas envie d’être tolérant.
Ceci me conduit à pousser notre raisonnement plus loin : il faut interdire la traduction de la poésie. Ça ne peut créer que des malentendus. Et les malentendus, c’est mal. (Vous allez voir plus bas pourquoi, et vous allez être subjugués par ma virtuosité démonstrative.
Et j’irai même encore plus loin : si la poésie crée des malentendus lors de sa traduction, c’est parce qu’elle en crée déjà dans sa langue originelle. Il faut donc interdire la poésie. Et je le prouve : quand le président français (dont le nom m’échappe à l’instant) déclare avec le lyrisme qui le caractérise à son nouveau pote Kadhafi (le mec qui préside la Libye avec le talent que l’on sait) sur l’air de La Traviata : « Tieeeeeeens, je te vends uneuh usiiiiine nucléaire à dessaler l’eaaaaaaaaau de mer », ça veut bien entendu dire : « Bon, vieille quiche, je te file la technologie nucléaire pour que tu puisses construire tranquillos des petites bombes H de derrières les fagots, hein, copain ? », et comme les gens sont nuls en poésie, ils n’y voient que du feu et le président de la France gagne des points dans les sondages parce qu’il n’a pas fait libérer des infirmières bulgares (vu que c’est pas lui) tout en vendant l’arme nucléaire à un terroriste chef d’Etat. Comme virtuose, il se pose là, lui aussi. Comment peut-on encore tolérer la poésie après ça ?
Et d’ailleurs je vais aller encore plus loin. (Pardonnez mon audace.) Milan l’a dit (un peu plus haut, pour ceux qui ne suivent pas), une traduction parfaite est virtuellement possible avec de la prose. Virtuellement, parce que le traducteur parfait n’existe pas. D’ailleurs la perfection n’existe pas, je vous apprends rien, sauf l’amant parfait, mais c’est une autre histoire que j’aurai peut-être l’occasion de raconter une autre fois, et d’ailleurs on n’est pas là pour parler de moi. Alors quoi, quand on sait qu’une langue est, au plus, partagée par un cinquième de l’humanité, c’est mal barré pour éviter les malentendus. Si on est obligé de se parler, on est obligé de se traduire, et donc on est obligé de multiplier les malentendus. Or, comme je l’ai démontré plus haut (c’était le fameux moment de virtuosité démonstrative qui a dû vous subjuguer), les malentendus, c’est l’arme atomique, et l’arme atomique, ça finit tôt ou tard sur la gueule du voisin. Moralité : le langage, c’est la guerre.
Alors arrêter de parler, la guerre menace.
(Pour ceux qui ne sont pas très forts en prénoms : Sigmund est Freud, et Milan est Kundera. Quant au président français, ça me revient toujours pas.)